Interview
de Rita Leistner

INVITÉE D’HONNEUR FOIRE 2018

par Jean-Pascal Billaud   



« Je dis toujours que même en tant que photographe de “non fiction” il faut avoir une bonne imagination – comment autrement pourrions-nous rêver d’un monde différent, d’un meilleur avenir ? »



Quelle est votre définition de la photographie documentaire et de son objet ?

Quelques-uns disent, « toute photographie est un document. » Mais cela n’est pas trop utile... Le genre de photographie qu’on appelle documentaire est un cousin du photo reportage. Les deux sont concernés, avant tout, par des sujets d’actualité. Ils nous montrent le monde tel qu’il est. On pourrait dire que ce qui les distingue est le traitement esthétique et, normalement, la durée du processus. Moi-même je travaille sur des projets de photos documentaires à long terme – en mai, je m’embarque pour ma troisième saison à photographier des planteurs d’arbres. Puis dans le genre, il y a aussi le lm documentaire. Parlons-nous de cinéma vérité ? Cela m’intéresse parce que certains diront que le cinéma vérité est de fait plus “vrai” que d’autres formes de documentaire, tandis que, avant tout, au final, c’est seulement un style cinématographique, c’est-à-dire, un autre artifice, comme la lumière dite artificielle. Ayant travaillé les dernières vingt années, en photo journalisme et documentaire, utilisant l’artifice de la lumière, j’ai beaucoup réfléchi à tout ça. Avec les planteurs d’arbres, les portraits que je montre à Photo Doc, ce sont des photos tout à fait réelles – absolument pas posées. J’ai mis un énorme effort à les capturer in situ, lorsqu’ils plantent. Ce sont des photographies d’actions que la lumière ne change pas. En même temps, simplement parce qu’on emploie un style “vérité” n’assure pas du tout que le sujet est authentique.

Pour résumer j’aimerais dire que le soin que j’apporte à éclairer les autres est ma manière de parler d’eux du mieux possible, c’est aussi là que je placerais la nuance avec le reportage.

Je pourrais discuter durant des heures sur la photo documentaire en relation avec l’histoire des films et de la photographie ! C’est là où ma formation en théorie littéraire et littérature comparée influence mes idées et ma pratique.


Comment et pourquoi êtes-vous passée de la photographie de guerre à un travail de photographe documentaire ?


Même quand je travaillais en zone de guerre, je faisais des sujets assez longs – par exemple, j’ai passé cinq mois en Iraq à photographier les patientes dans la salle des femmes de l’hôpital psychiatrique de Bagdad. Au Liban, j’ai commencé mon travail sur « La Trilogie du Levant » qui m’a pris dix ans à achever. Bien que voulant être photographe de guerre depuis l’âge de quinze ans, ça m’a pris presque vingt ans avant de me trouver pour la première fois face à un conflit. Devenir photographe de guerre ne fut pas évident pour moi. J’ai donc poursuivi ma maitrise en littérature comparée et de sémiologie ; plus tard j’ai travaillé comme éclairagiste sur des films. D’une certaine manière, ces expériences me “gâchaient” et m’éloignaient de la photographie de reportage traditionnelle. Ça ne se passait pas toujours bien avec les iconographes, qui recherchaient une certaine homogénéité de style. Le résultat était que, sans mission professionnelle, je fus plus libre de poursuivre des projets hors de la première page des journaux. Plus libre aussi d’imposer un style non- conventionnel, notamment en utilisant le flash électronique dans des situations de combats et de guerre. On m’a beaucoup critiquée pour ça, mais il est devenu le fondement de mon œuvre – ce mélange de la lumière artificielle avec un sujet non artificiel. Il y a quelques années, j’ai décidé de sauter le pas et de complètement abandonner la photo reportage pour découvrir ce dont j’avais vraiment envie et garder ma liberté de regard et de création.


En quoi votre sujet sur la vie quotidienne des “planteurs d’arbres” constitue- t-il une sorte d’autobiographie, parallèle à votre passé de “planteuse” ?

La plantation d’arbres est considérée comme un récit et un rite de passage à l’âge adulte. Et les personnes qui, comme moi, faisaient partie de la première génération de planteurs d’arbres sont désormais dans la cinquantaine, ou plus âgées. Et la cinquantaine est un autre nouveau départ. J’ai l’impression d’arriver à l’âge adulte, dans la prochaine phase de ma vie. Donc, en visitant ces jeunes, je vois les parallèles, les connexions ; cela fait partie de l’attrait de cette histoire. Cela m’inspire tellement de leur parler. Les leçons qu’ils apprennent sur le terrain, je les réapprends. Je revis.


Comment gérez-vous votre présence sur le terrain, face à ces travailleurs dont vous célébrez le dur labeur ?


Au début, comme avec tout projet documentaire, il y a une période d’initiation, d’introduction. Je suis très sensible à leur travail. Je comprends les défis et je les respecte. Sur le terrain, les planteurs sont dispersés partout, souvent très loin les uns des autres – on parle de dizaines de kilomètres entre chacun. Donc en plus d’être un travail très dur, il est aussi très isolé, parfois chargé d’émotions. Ils ont raison de vouloir se protéger des personnes de l’extérieur. Au début, ils voulaient savoir pourquoi je voulais les photographier lorsqu’ils étaient sales et ruisselants de sueur. Je ne voulais certainement pas faire des simples photos du « boulot le plus dur du monde ». La première question que tous les planteurs me demandaient, sans exception, était « Est-ce-que vous avez déjà planté des arbres ? » Quand je leur disais oui, pendant dix ans, dans les années 80-90, le “planting” dans cette époque avait la réputation d’être quasiment brutal - ils me permettaient de les suivre. A la n de ces premiers jours, les planteurs photographiés racontaient aux autres que mon travail ne dérangeait pas le leur, que je travaillais autour d’eux, sans les obliger à ralentir. Ils sont payés par arbre, donc ma première règle est de ne rien faire – jamais – pour ralentir la production des planteurs ou du camp. Dans ce boulot on parle beaucoup de nombres d’arbres plantés et des meilleurs résultats personnels. Le mien est 6,000 arbres dans une journée, ce qui me place dans le top 5. Ils voient également que je travaille aussi dur qu’eux et que je m’entraine pour être mobile et agile sur chaque cliché. Tout ça m’aide à les suivre et à gérer ma présence sur le terrain.


Le travail féminin chez « Coast Range Contracting » est-il exemplaire dans cette activité à prédominance masculine ?

Le “planting” a beaucoup changé depuis mes années dans l’industrie (1984- 93). Dans mon premier camp, il y avait douze jeunes hommes et moi. Au bout de dix ans, la compagnie, à laquelle j’avais donné des années de sueur et larmes, m’a informée qu’il n’y avait pas de place pour les femmes dans la position de superviseur. C’est pour ça que j’ai finalement quitté l’industrie. Bien sûr, avec le recul, je suis reconnaissante, parce que je ne serais peut-être jamais devenue photographe, et, ironiquement, « la photographe des planteurs d’arbres. » Il va sans dire que ça m’apporte énormément de joie de voir tant de jeunes femmes planteuses aujourd’hui. Dans les camps, où ils habitent, il y une harmonie entre femmes et hommes que je n’ai jamais vue autre part dans ma vie. C’est vraiment une chose singulière et spéciale.


Les images des planteurs (et planteuses) d’arbres ont été éclairées héroïquement. Pouvez-vous m’expliquer cet exploit technique ?

Les demandes physiques et techniques pour faire ces portraits sont démesurées. Mon assistante devait tenir le flash électronique et courir avec moi pour capturer les planteurs en action. J’avais des idées très particulières avant de commencer. Je voyais les planteurs comme des guerriers sur le terrain, des dieux et déesses de la terre. Je voulais leur donner le même traitement pictural qu’on a l’habitude de voir envers les soldats, les anges, les dieux. J’ai modelé ma démarche sur les grands tableaux accrochés dans les musées et les galeries d’art. Certains de mes planteurs sont déjà dans la collection du Royal Ontario Museum, le plus grand musée du Canada.


Vous avez proposé à Photo Doc la venue d’une tatoueuse de motifs d’arbres. Est-ce une manière pour le visiteur de faire corps avec le sujet et de l’avoir dans et sur la peau ?

Absolument. J’avais une forte nostalgie pour des choses tangibles, permanentes (non-digital). Qu’est-ce qui est plus tangible que de planter un arbre ? Le tatouage est une extension de cette idée de permanence. Se faire tatouer, c’est aussi saigner.


Un regard constant porté sur l’autre, et répété au l du temps, ainsi que les développements éventuels d’un sujet, peuvent-ils agir sur la réalité ?

C’est une autre question très intéressante ! Je dis toujours que même en tant que photographe de “non fiction” il faut avoir une bonne imagination – comment autrement pourrions-nous rêver d’un monde différent, d’un meilleur avenir ? L’espoir doit être d’abord basé sur une connaissance de la réalité, puis ensuite inspiré par l’imagination.

Avec les planteurs d’arbres, j’habite dans leur monde, leur sous-culture, je me fonde sur une réalité très tangible ; mais je veux aussi montrer une idée particulière, un peu fantaisiste, même magique. Le futur n’est pas fixe. Imaginons un monde où l’on glorifie les planteurs d’arbres autant que les soldats. C’est pour ça que j’emploie la lumière artificielle, pour virer de quelques degrés vers l’héroïsme, la fiction, l’imagination. Pour dire : j’ai un message. Regardez bien !

RL, 3 AVRIL, 2018, TORONTO.