Premier zoom de la collection, cet entretien avec Mathieu Pernot, parrain de la Foire en 2018,
est un peu particulier, il ne contient pas d’images mais nous l’avons gardé car il donne un apérçu de sa pratique documentaire.

Le Zoom de mai 2018 /

Mathieu Pernot
PARRAIN DE LA FOIRE 2018


 
Entretien avec Jean-Pascal Billaud    


Quelle est votre définition, en général, et dans votre pratique personnelle, de la photo documentaire?

J’essaye de ne pas définir les choses mais si je devais parler de ma pratique de la photographie documentaire, je dirais juste qu’elle consiste à faire face à un réel dont elle propose une lecture. La photographie est comme un sport de combat où il faut utiliser la force du réel pour mieux lui faire face et lui permettre de rejaillir en image. C’est la double expérience de ce réel et de la photographie qui produit des représentations qui permettent de voir et de penser le monde autrement.


En quoi la photographie documentaire peut-elle transformer la réalité des sujets photographiés ainsi que la vôtre?

Je n’ai jamais pensé que la photographie pouvait changer la vie de mes sujets. Il faut avoir l’honnêteté de dire que les images produites relèvent bien souvent d’un désir de photographies plus que de l’envie de changer le monde. J’ai néanmoins essayé de m’impliquer autrement auprès des gens que je photographiais pour essayer de les aider, même si je crois que ma vie a été beaucoup plus marquée par ces expériences que la leur. J’ai été heureux de voir à quel point la famille Gorgan était ère de l’exposition qui était présentée à Arles cet été. La mère allait sur place tous les jours pour la faire visiter. Elle était devenue la gardienne des images de la famille et j’ai fini par penser que les images avaient peut-être changé quelque chose dans la vie de cette femme et de cette famille.


Établissez-vous le dialogue entre l’ensemble de vos corpus au fur et à mesure de leur conception dans le temps, en vue des expositions où ils peuvent voisiner à posteriori?


Je vois mon travail comme un grand puzzle qui se réinvente avec l’apparition de nouvelles séries. Les pièces peuvent se déplacer au fur et à mesure, et des images qui ont été conçues dans un certain contexte peuvent bouger pour produire d’autres récits. Chaque exposition est une forme de montage/démontage de ce qui a été vu avant.


La diversité des formes et l’introduction d’une autre iconographie que vos propres images tels archives, documents, photomatons est-elle essentielle à la dialectique de certains récits?

Je me suis toujours intéressé aux images des autres, notamment celles qui n’ont pas été conçues et réalisées pour être exposées. J’aime construire des récits à plusieurs voix en démultipliant les regards. Le dialogue qui s’établit entre les corpus permet de dire des choses qui ne pourraient être formulées autrement.


La documentation des marges, tant de la cité (prisons, camps, vestiges, démolition) que de la société (la famille Gorgan, les Hurleurs) est-elle la motivation unique de vos travaux?

C’est une question mécanique. Quand un corps est en mouvement, la force et l’énergie qui se déploient sont toujours plus importantes dans sa périphérie que dans son centre. J’aime que le monde auquel je me confronte soit traversé par des tensions et que les gens que je photographie incarnent une forme de fragilité. Je les vois comme des figures résistantes au tourbillon de l’histoire qui continuent de se tenir debout et de nous faire face.


Comment maintenez-vous ce que vous appelez la neutralité du regard, et la bonne distance, face à face avec des personnes devenues aussi familières et complices que les Gorgan, au fil du temps?

Je ne crois guère en la possibilité d’une neutralité du regard. La bonne distance évolue dans le temps et il n’existe aucune règle pour la définir. Elle doit se réinventer et évoluer comme la relation qui caractérise le photographe à ses sujets. Celle qui me lie aux Gorgan aujourd’hui est très différente de celle qui existait il y a vingt ans. Ce sont les images qui définissent cette bonne distance. Elles énoncent une vérité qui s’impose d’elle même.


Confiez-vous des appareils photographiques à la famille Gorgan pour mieux définir le rapport photographiant/photographiés?

Je ne leur donne pas d’appareils mais je leur demande de me confier certaines images qu’ils réalisent. Ce sont des photographies réalisées avec des téléphones portables qui constituent un point de vue de l’intérieur. Elles représentent une forme de contrepoint à mon travail et permettent de démultiplier autant que de complexifier les regards.


En quoi une foire telle que PHOTO DOC peut-elle soutenir la production et définir un marché?

Avec l’apparition du numérique les images n’ont jamais autant circulé alors que les supports de production de la photographie ont quasiment tous disparus. La presse et l’édition n’ont plus les moyens de produire des sujets et la photographie doit se redonner de nouveaux moyens pour exister. Toute nouvelle manifestation allant dans ce sens est une bonne nouvelle.


Mathieu Pernot est exposé dans Mondes Tsiganes au Musée de l’Histoire et de l’Immigration à Paris jusqu’au 28 août


« La photographie est comme un sport de combat où il faut utiliser la force du réel pour mieux lui faire face et lui permettre de rejaillir en image. C’est la double expérience de ce réel et de la photographie qui produit des représentations qui permettent de voir et de penser le monde autrement. »